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Livres

Jeudi 24 novembre 2005

Le froid aurait tendance ces derniers temps à me ramollir le cerveau. J'ai la nette impression que mes neurones fonctionnent au ralenti, et pour remédier à cet état de fait, je me suis lancé depuis plusieurs jours dans la lecture à haute dose, et au chaud quand faire se peut !!!

Il y a quelques années j'avais découvert vraiment par hasard le roman d'un auteur français : "Les Coups" de Jean Meckert, et il m'avait fait grande impression. Un style dépouillé, "prolo" et des personnages extrèmement attachants, dans leur quotidienneté et dans leurs problèmes

 

L'année dernière, j'avais découvert avec bonheur que les éditions Joëlle Losfeld avait l'intention de republier cet auteur, et pour commencer d'éditer deux textes de lui : "Je suis un monstre" et  "La marche au canon".

en quatrième de couverture de "Je suis un Monstre" :

"Un adolescent communiste est assassiné par quatre de ses camarades dans une école de plein air en Savoie. Narcisse, le jeune moniteur qui narre l'histoire, décide d'abord de maquiller le crime en accident... ce qui arrange les coupables et le directeur. Mais ce personnage solitaire qui se décrit comme un "monstre", à la sexualité et aux valeurs incertaines, va peu à peu affirmer sa solidarité avec les autres adolescents qui réclament justice et vont jusqu'à la révolte ouverte. Elle sera matée, Narcisse expulsé, restera aux enfants à allumer un incendie vengeur et purificateur."

     

Le style de Jean Meckert peut sembler vieilli ou ampoulé, mais il n'en est rien, c'est au contraire une écriture extrèmement vivante, forte de détails et au style précis. Il s'agit d'une langue comme on ne la parle plus et comme on ne l'écrit plus, mais quel plaisir de lire une telle langue. Elle me résonne pleinement dans la tête et s'associe d'elle-même à une époque, à des films des années 50. J'ai l'impression d'entendre les mots de Meckert à travers les figures cinématographiques de Gabin, de Arletty ou de Jean-Pierre Léaud, époque "Les 400 coups". Il y a du Prévert là aussi, dans la description d'un monde ouvrier, de la vie des "petites gens", de la réalité d'une classe sociale aujourd'hui disparue ou presque.  Comment ne pas penser aussi, dans le cas de "Je suis un monstre", à cette chanson "La chasse à l'enfant" (toujours Prévert) et interprétée entre autres par Marianne Oswald.

Il faut redécouvrir Jean Meckert et l'humanisme qu'il met dans chacun de ses livres. Il s'agit d'un parcours étonnant et qui réserve de belles surprises de lecture.

 

Par scape
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Mardi 29 novembre 2005

Visuel Le complot

Les Editions Grasset viennent de publier un ouvrage remarquable de Will Eisner : "Le Complot". Cet album, roman graphique, raconte l'histoire de la création d'un des faux les plus célèbres au monde : Le Protocole des Sages de Sion.

Dans la lignée de "Maus" de Spiegelman, Eisner s'empare de cette manipulation édifiante, et avec un ton très personnel (il n'hésite pas parfois à se mettre lui-même en scène), nous fait parcourir plus d'un siècle d'histoire, de la Russie tsariste jusqu'à nos débuts de 21ème siècle.

Au delà de l'utilisation primitive du Protocole, dans sa stigmatisation du peuple juif à des fins purement politiques, et dans une époque particulièrement troublée (la révolution bolchévique s'annonce), Eisner tente plutôt à nous démontrer combien l'utilisation falacieuse de ce texte perdure encore de nos jours, malgré les démentis officiels ou non, malgré les preuves irréfutables, connues pour certaines depuis les années 20.

Au-delà de l'histoire, au-delà de ce texte abject, il est vraiment intéressant, dans notre société actuelle de se souvenir d'une telle manipulation. Nous sommes aujourd'hui plongés dans une société de l'image, dans une société où l'information ne s'arrête jamais, et où il est pratiquement impossible de vérifier en permanence d'où cette information provient. Les rumeurs et autres légendes urbaines se multiplient à l'infini, se répercutent en boucle et finissent par s'accréditer d'elles-mêmes. 

La force du "Complot" de Eisner, est de nous montrer combien la vigilence est nécessaire. Son constat est affligeant. "Le Protocole des Sages de Sion" continue encore aujourd'hui a être publié et distribué, sa forme évolue également au gré des années et des pays, mais sa finalité reste la même : dénoncer le peuple juif (la figure de l'Autre), détourner les responsabilités dans une manipulation mentale et politique dont on ne connaît que trop les raisons.

L'album de Eisner est un garde-fou à mettre entre toutes les mains.

Par scape
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Mercredi 11 janvier 2006

Dans quelques temps, sortira au cinéma le nouveau film de Ang Lee : "Le secret de Brokeback Mountain".  Ce film est inspiré d'une nouvelle de la romancière américaine Annie PROULX.

Les éditions Grasset ont eu la bonne idée de rééditer cette nouvelle dans un petit fascicule unique. (Le recueil complet de nouvelles s'appelle Les Pieds dans la boue"). Je ne suis pas sûr que Annie Proulx soit très connue chez nous en France, et c'est un oubli qu'il faut à mon avis rattraper au plus vite.

Par petites touches l'auteur nous dessine l'histoire d'amour de deux hommes, deux cowboys,  une histoire que ni les années qui passent, ni l'éloignement, ni la société environnante ne sauront briser ou stopper.

Histoire de détails, histoire d'infime... Le détail d'une main, d'un tissu, le détail d'un visage, d'un corps, le détail d'une vie et les petitesses des convenances.

Il y a aussi l'espace, les grands espaces américains dominés par la nature et les éléments. Toutes les sensations corporelles d'être invariablement écrasé par cette montagne, par le gigantisme, par l'inexorable.

"Brokeback Mountain" est un texte court et qui ne s'embarasse d'aucune fioriture. Un texte brut à l'image de l'histoire qu'il nous raconte, à l'image de cette histoire d'amour que rien ne pouvait empêcher. Inexorable, encore une fois, car l'auteur, mieux que personne, enchâsse ses personnages dans une nature qui est capable de tout abattre, tout effacer, une nature qui cependant devient refuge à l'appel des deux amants, cachette providentielle d'un amour qui lui aussi saura tout dépasser et tout vaincre.

Un texte sec comme deux corps qui se heurtent, un texte vif comme une évidence.

Par scape
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Jeudi 12 janvier 2006

Passages et relectures....... ce matin, je voulais juste laisser ici même ces quelques lignes, extrait d'un des ouvrages les plus décapants qu'il m'ait été donné de lire..... :  "Les Saigneurs de la Guerre" de Jean BACON (Réed.  Phébus 2003)

 

"Il y a quelques années, en Amérique, l'administration de certains hôpitaux psychiatriques prit l'initiative de donner aux patients un rôle dans la gestion de leur établissement. Un professeur d'université mis au courant de cette expérience, fut autorisé à en étudier les résultats. Le brave homme n'en crut pas ses yeux. On trouvait parmi ceux qui avaient brigué des postes de responsabilité et d'autorité quatre fois plus de maniaco-dépressifs ou de schizophrènes paranoïdes souffrant de délire de grandeur ou de persécution que parmi l'ensemble des malades.

Le professeur n'y alla pas par quatre chemins : il en conclut que les dirigeants du monde devaient tous avoir une coloration paranoïde. Et il crut expliquer ainsi pourquoi certaines tendances qu'on rencontrait communément dans ce type d'affection se retrouvaient massivement chez les grands chefs politiques et militaires : forte disposition à la sclérose, rigidité, suspicion, sérieuses difficultés à envisager des perspectives nouvelles. La suspicion, à son tour, se traduisait par le syndrome "de la paille et de la poutre", réaction typique de la paranoïa : chaque responsable a l'impression que son ennemi est plus hostile à son égard que lui-même ne l'est envers son ennemi, autrement dit il voit l'autre à travers une grille qui élimine toute hypothèse de bonne volonté ou de bonne foi.

Confrontés à une crise internationale, les responsables politiques et militaires seraient donc moins capables que les gens ordinaires d'évaluer les faits avec lucidité, d'en prévoir les conséquences, d'improviser des solutions originales, bref de prendre des décisions adéquates, étant donné qu'ils se trouveraient dominés par des réactions liées à leur état pathologique.

Si tout ce qui précède était vrai, on aurait sujet d'être anxieux. Savoir que les maniaco-dépressifs qui veillent à notre sécurité perdent les pédales à la moindre anicroche et que les gardiens du bouton atomique sont des mégalomanes intempestifs pourrait nous faire logiquement frémir.

Il n'en est rien, bien entendu. Au contraire, les hommes et les femmes qui président au destin des nations manifestent une largeur de vues, une souplesse, une créativité stupéfiante. Dès qu'ils sont confrontés à une situation dramatique, ces novateurs, sortant délibérément des sentiers battus, bouleversent le monde par quelque initiative géniale, quelque proposition révolutionnaire capable de soulever l'enthousiasme, de rallier les plus pessimistes, de répondre à la soif d'idéal des jeunes générations. Enfin, voici un projet généreux, des perspectives vivifiantes, un langage nouveau ! Voici les paroles fortes que nous attendions ! "L'accroissement du budget militaire sera porté à 5 %. La production des nouveaux missiles sera accélérée. La recherche sur les plus récents types d'armes sera intensifiée."

N'est-ce pas enivrant ? "

 

Jean BACON

"Les Saigneurs de la Guerre"

Par scape
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Jeudi 9 février 2006

" J’aimais Jean-Jacques comme je croyais jusqu’à hier ne plus pouvoir aimer. Il périt le 30 août 1950. " (Roger Stéphane, Tout est bien).

Un petit livre, juste un carnet, quelques pages bouleversées qui s'inscrivent en vous aussitôt et durablement.

Je suis tombé sur ce petit livre presque par hasard. J'avais entendu dire que les éditions H&O avaient l'intention de rééditer un certain nombre de titres, de textes classiques ou importants, références d'une certaine histoire de l'homosexualité.

Je ne connaissais pas très bien Roger STEPHANE, hormis le personnage public :  résistant, écrivain, intellectuel et qui se suicida en 1994.

Ce court texte raconte l'amour et l'indicible. L'amour d'un homme, amour fusionnel, et l'indicible de sa disparition, du néant qui s'abat. C'est un livre sur l'absence qui peu à peu s'installe. L'absence d'un corps qui s'éteint presque sous vos yeux, un corps aimé et réclamé.

Sous la forme d'un journal quasi-clinique, Roger STEPHANE décrit les derniers instants de son amant, son agonie,  décrit le corps abîmé et les ravages annoncés.  Ce sont deux vies qui s'écroulent ensembles, le silence qui s'annonce de façon inexorable, le vide, le manque..

Aucune fioriture verbale, aucune écriture alambiquée. Les mots sont là simplement, dans un dénuement qui fait mal et qui s'accorde d'une honnêteté sans faille.

"Parce que c'était lui" est un texte étonnament moderne. Le texte d'un amour qui bouscule les convenances de son époque et s'inscrit dans le cadre insaisissable et inépuisable de l'histoire, l'histoire d'une évidence amoureuse dont la force puise à la simplicité

"Je ne sais pas quand s'effectua le passage du futur au passé antérieur. Plusieurs années s'écoulèrent avant que je me demande non ce qu'il en pensera, mais ce qu'il en eût pensé. Assez  souvent je rêve de lui : ma journée en est illuminée. Je vécus. Je recommençai à m'intéresser aux autres, au monde. Mais je découvris ce que l'on appelle le goût des cendres, qui altère tout."

"Bref, je vécus."

Par scape
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