ELLE COURT, ELLE COURT... LA RUMEUR

Il est parfois bien souvent intéressant de prendre un journal, de le parcourir, de passer d'un article à une brève, d'un édito à un commentaire, et soudain de découvrir le lien qui vous fait rebondir de l'un à l'autre. Tout d'un coup quelque chose s'éclaire ou alors prend une autre dimension, une dimension à laquelle vous n'aviez pas songé de prime abord ...
Hier, dans Le Monde, je suis ainsi passé de la page Culture à la page Débats, et les mots se sont mélangés devant mes yeux.
J'apprenais ainsi la rumeur qui enflait jusqu'à devenir une baudruche de l'autre côté de l'Atlantique : "JT LEROY, faux enfant des rues et écrivain fictif". Véritable phénomène littéraire, amplement épaulé par les médias, JT. LEROY, écrivain "transgenre" s'est fait connaître avec "Sarah", histoire d'un jeune prostitué travesti présentée comme autobiographique. Au-delà des qualités littéraires ou non de l'ouvrage (on a tout de même soupçonné un moment Dennis COOPER d'en être le véritable auteur), au-delà de la supercherie ou non, de la manipulation ou non, je trouve cette histoire assez emblèmatique de la dérive des médias dans ce domaine.
Les scandales passent et repassent et finissent tous par se ressembler un peu. Il faut à cet égard se souvenir de la fameuse affaire "AJAR", manipulation éditoriale et médiatique d'un grand auteur : Romain GARY. A l'époque cette affaire eut un retentissement incroyable !
Alors, elle court, elle court...... la rumeur. Aujourd'hui on parle plutôt de légendes urbaines, mais rien ne change à l'affaire. Nous sommes tous entrés dans une société de médias qui fait feu de tout bois. Il faut étonner, il faut faire un "coup", et surtout, amis mercantiles bonjour, il faut vendre !!
Et ne croyez pas qu'en France, ce ne soit pas encore l'Amérique !! Nous sommes déjà dedans, et des deux pieds s'il vous plait !! Certaines maisons d'éditions se sont déjà plus ou moins spécialisées dans ces récits trash, dans ces témoignages de "vrais gens" avec une "vraie histoire" !!!
Mais voici qu'arrive la page 17, page des débats, et l'article "Fiction dans l'après-11-Septembre" par Ariel DORFMAN, l'écrivain chilien. L'auteur y raconte en détail une allocution qu'il fit devant un congrès d'universitaires américains en décembre dernier. Pour parler des "contradictions de l'intellectuel [et de son rôle] dans notre époque tourmentée" Ariel DORFMAN a eu la géniale idée d'en faire une fiction, et de raconter, non sans humour, sa pseudo arrestation par des agents de la sécurité du territoire, son interrogatoire forcé par deux patibulaires à la recherche d'"universitaires étrangers détenteurs d'un savoir dangereux".
Une "parabole policière loufoque" pour démontrer que tout intellectuel que l'on soit, la boite de Pandore n'est jamais loin, et qu'il est facile d'en laisser échapper ses propres suffisances.
Contre toute attente le public fut captivé par cette histoire, sans y dénoter le moindre double sens, et l'auteur à sa sortie fut accaparé par certains participants qui voulaient, sans attendre, le soutenir et dénoncer au grand jour le traitement indigne qui lui avait été réservé.
Passé l'étonnement et l'incrédulité, Ariel DORFMAN s'interroge sur notre société mondialisée qui permet ce genre de dérive, ce genre de naïveté béate, cette peur galopante des esprits qui pousse bon nombre d'entre nous à avaler l'information sans la disséquer.
"Mon récit mensonger était effroyablement plausible, desespérément représentatif d'un pays qui peut maintenir indéfiniment ses ressortissants comme les autres en détention sans inculpation, où les écoutes téléphoniques sont monnaie courante, un pays où le vice-président justifie la torture, où le président ment et envahit un Etat sous des prétextes fallacieux sans être menacé de destitution."
Alors, encore une fois, elle court, elle court.... la rumeur.
Dans cet environnement propice, où l'on passe notre temps à avaler des couleuvres, où l'on voudrait en permanence nous faire prendre des vessies pour des lanternes, il est plus que jamais nécessaire de rester en éveil, de déchiffrer plus avant, de comprendre.