DEUX HOMMES (fin)

J'imagine la couche de poussière qui enserrait ces vieux papiers. Couche de poussière ou couche de temps, fil suspendu de toutes ces vies couchées par écrit, petites touches d'intimité sur des feuilles marbrées et fragilisées par des années qui ne sont plus les notres. Juste de vagues souvenirs...
Enchassée au coeur de lettres disparates, une photo s'échappe et se découvre à nouveau.
Le temps ne fait rien à l'affaire. Le témoignage est brut, les visages jeunes, commes fauchés dans une fin d'adolescence peut-être trop brutale. Le témoignage est unique pour une simple raison : il est le dernier.
Le cliché se laisse lire. Il faut tenter de s'en approcher par bribes. Effacer d'un doigt les restes de poussières légères et se sentir submergé par ces regards jaunis.
Il faut lire cette photo comme on lirait un livre. Se laisser emmener, s'abandonner à son histoire, y déceler, mais est-ce imagination, la trace de l'Histoire.
Je suis libre de penser et de te lire, libre de t'imaginer et d'écrire le passé.
Tout est écrit justement, ou inscrit dans les coins racornis du cliché. Poussières, saletés, traces et déchirures ne sont que les marques visibles d'un siècle qui nous a échappé.
La photo. Deux jeunes hommes, deux gamins, devenus ultimes témoins. Leur regard est clair, emprunt d'une douceur incroyable, un peu comme si le photographe avait, sans le vouloir, immortalisé une tendre connivence, un amour d'époque, une fraternité indicible qui ne se nommait pas encore.
Pas de mot, donc. Mais un simple abandon. Les vestes sont frippées, légèrement trop grandes. Passer devant le photographe, en voilà une affaire !
Deux garçons que le temps a laissé filer, que l'Histoire a embarqué ailleurs, dans l'oubli d'une campagne ou dans une guerre. Deux garçons dont le destin nous restera totalement inconnu, seule l'imagination pourrait éventuellement continuer à tirer quelques fils.
Deux corps qui se frolent presque inconsciemment dans une timide retenue, montrer mais sans démontrer.
Deux regards que j'aime à deviner, dont j'aime à lire le sourire et les pensées intérieures. Deux coeurs.
La photo a bien souffert, vissicitude du temps. Le papier semble resister malgré tout. Le portrait subsiste et s'affiche, genre artistique et familial oublié depuis des lustres.
Mon émotion devant ces deux visages est indéfinissable, séquence mémorielle d'histoire et de rêverie.
Je garde cette photo comme le témoignage de l'inconnu dans le regard de ces deux garçons. Peut-être comme la marque indélébile d'un destin qui aurait pu aussi être le mien, au détour d'une naissance à la croisée des siècles.