JUSTE QUELQUES TRACES
Les souvenirs sont bien souvent à l'image de ces quelques clichés, retrouvés je ne sais où, et dont il émane un doux parfum suranné.
La trace qu'ils ont laissé dans mon imaginaire est cependant bien vivante. Leur modernité est intacte, et j'aime à savoir, j'aime à deviner que le visage de George O'Brien (figure centrale de "L'Aurore" de Murnau) est encore réel pour d'autres aussi...
De ces stars des années 20, il ne reste souvent que ces quelques photos, de plateau ou de promotion, tout le reste a lentement disparu.
Le temps est à son affaire, il efface peu à peu, et les traces semblent de plus en plus ténues. Se plonger dans un passé qui ne nous appartient pas, devient alors un véritable voyage dans l'inconnu et la supposition.
La semaine dernière, je découpais dans Libération un article intitulé : "Le Ressusciteur de lettres mortes", où le journaliste nous racontait l'histoire d'un homme qui depuis 25 ans récolte le moindre papier et l'archive.
De cette collecte incessante, il en résulte aujourd'hui 70 tonnes de vieux papiers entassés, 70 tonnes de souvenirs, de traces de vie, de papiers imprimés et d'écriture tremblante. Une histoire incroyable...
L'histoire de tout et de rien, mon histoire et la vôtre, la grande et la petite....... tout est là. Un rêve de poussière pour chercheurs et archivistes. Le parcours de cet homme est fascinant, et nous démontre que l'archive est partout, et surtout dans le non-officiel. Tout autour de lui se sont accumulées les traces de milliers de gens, des informations en pagaille, de l'écrit en désordre, des traces de vies, puisque c'est bien de cela qu'il s'agit : la vie, les vies... passées ou présentes..... chaque papier est la preuve que quelqu'un, un jour, a pris le temps d'écrire quelques mots, de noter deux trois choses, la preuve que ce quelqu'un a bien existé, la preuve que la vie a perduré avec les années, la preuve que rien ne disparaît totalement, mais peut-être s'endort juste un peu...
Cette histoire m'a rappelé un livre de Arlette FARGE que j'avais lu il y a quelques années et que j'ai fini par retrouver dans le capharnaüm de ma bibliothèque : "Le Bracelet de Parchemin". Ce court texte est véritablement passionnant. Elle y décrit la vie d'hommes et de femmes au XVIIIe siècle dont le statut précaire les poussait bien souvent sur les routes et dans les grandes villes. Pour cela l'historienne se base sur les traces que ces gens ont laissé, et que la police a inventorié lorsqu'un corps était retrouvé. De menus objets, quelques lettres, parfois une prière, et puis un jour ce petit bracelet de parchemin sur lequel d'infimes signes ont résistés au temps.
Imprévisible, c'est la vie qui resurgit, bien des siècles après, la vie et la preuve d'une existence, d'un corps, d'une personne, homme ou femme, dont on avait estimé jusqu'à présent que le souvenir était par trop insignifiant.
Comme une revanche sur la vie, sur la mort, ce sont justement ces traces minuscules qui aujourd'hui font sens. Des traces non voulues, non calculées, mais juste laissées là comme ça, parfois abandonnées.
Des traces écrites, des images, quelques mots griffonnés....
J'aime à savoir que nos vies ne sont parfois que ratures et recommencements. Que le fil que nous abandonnons se retrouvera un jour dans d'autres tissages.